Chroniques miraculeuses : L’instant d’un feu.

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J’en étais sûr. En montant dans la voiture ce matin, déjà je savais que j’allais être en retard. C’était évident ! Me voici donc là, derrière mon volant, à pester seul dans mon véhicule alors que je devrais être en train de me garer dans le parking de mon bureau … Comment ai-je encore réussi cet exploit alors que je n’avais pas les enfants à déposer à l’école ? Nous avons beau être en décembre, il ne faut pas compter sur un miracle quotidien ! Je suis en retard parce que j’ai trainé, parce que j’ai repris un café et parce que cette circulation est de pire en pire chaque jour qui passe ! Mais je dois me calmer et surtout me retirer de la tête le saugrenu scénario qui s’est immiscé dans mon esprit en découvrant les premiers ralentissements. Je m’imagine qu’une myriade de petits lutins s’envolent des flamboyants gorgés de rouge et s’amusent à transformer toutes les voitures (sauf la mienne) en d’immenses bouquets de fleurs et de fougères ! Je vois le spectacle d’ici : la route recouverte de superbes gerbes, d’incroyables bosquets multicolores et de gigantesques tapis végétaux ! Et trônant au milieu de cette végétation luxuriante les occupants de tous les véhicules, mutés en biomasse, complétement abasourdis par la situation. La scène est tellement burlesque que sans que je puisse m’en empêcher j’éclate de rire, seul dans mon habitacle. Cette franche rigolade me fait un bien fou et je mets quelques longues secondes à juguler la crise. Lorsque je redresse la tête avec quelques bruyants hoquets et que je regarde alentour, je constate que je suis l’objet d’une observation assidue de la part de la population qui occupe la flotte motorisée qui m’encercle. Je reprends un peu de ma contenance et sourit à tous mes spectateurs, d’avantage par gène que par politesse. Rapidement, je perds l’attention générale puisque n’étant plus un rieur hystérique mais un simple (et bizarre) quidam souriant seul dans sa voiture. Etonnamment, mon sourire ne me quitte pas. C’est d’ailleurs ce que je souhaite profondément, car cette délicate sensation de bien-être apparue à la fin de mon étrange exploit zygomatique me maintient dans une douce tiédeur relaxante. J’ai dû recevoir de la part de mon organisme une dose légèrement excessive d’euphorisants (sacrés lutins !) qui me maintient dans un état de détente générale. Le trafic reprend, je passe la première vitesse et tapote doucement sur le volant, entrainé par une petite rythmique dans les doigts et toujours un grand sourire sur les lèvres. Le rond-point est passé en un éclair et j’ai l’impression de glisser au sein d’un mouvement fluide. Je réalise que je fredonne un vieil air un peu ringard…Ce constat ne fait qu’accentuer mon discret sourire. J’avance maintenant au centre de l’avenue segmentée par plusieurs feux de circulation. Le tempo du morceau de musique que je chantonne s’est répandu dans l’ensemble de mon corps et j’ai maintenant la tête et les épaules qui oscillent. Toujours le visage détendu et joyeux, je m’arrête : le feu tricolore vient de passer au rouge et je ne tente pas de passer « juste pour gagner une place de plus ». Positionné en début de file avec de chaque côté, une voiture qui marque aussi l’arrêt, je jette un coup d’œil à droite. Je découvre une jeune femme qui fixe avec concentration le feu. Je regarde ensuite à gauche pour voir un conducteur qui semble un peu perdu dans ses pensées. Se sentant observé, il tourne doucement la tête vers moi et me fixe d’un regard peu engageant. J’ai arrêté d’ânonner mais je n’ai rien lâché de mon sourire. Le corps toujours balancé par mon tempo intérieur, je soutiens le regard de mon voisin et lève un peu la main en guise de salut, puis je reviens à la surveillance du feu de signalisation. J’entends qu’on m’appelle. Effectivement, mon voisin de gauche a baissé sa vitre pour m’interpeller : « On se connait ou quoi ? »

Je lui réponds avec le sourire et les doigts qui tapotent discrètement mais en rythme « Non, je ne crois pas ».

Le jeune homme qui semble d’origine wallisienne, s’encline un peu dans ma direction et me demande doucement « Alors pourquoi tu me salues ? Tu m’as pris pour un de tes potes ? »

« Non, pas du tout, j’avais juste envie de vous saluer ! Histoire de vous souhaiter une bonne journée. »

« Et pourquoi tu as envie de me souhaiter une bonne journée. On ne se connait même pas ! »

« Oui, ce n’est pas faux, mais ça n’empêche pas de se saluer, vous pensez pas ? »

L’homme se détend et se recale dans le siège de son pick-up « C’est sûr qu’on peut saluer par politesse… ». Il scrute le feu à son tour.

Je reprends la parole « Vous voulez que je vous raconte un truc ? »

« Si tu veux mais dépêche-toi parce que ça va bientôt passer au vert ! »

« Non, il est long celui-là. Bon, alors pour faire court : Chaque matin, en allant au travail, j’ai pour habitude de faire de petits vœux qui pourraient rendre ma journée plus agréable. Et pour savoir s’ils vont se réaliser, je souris aux conducteurs qui s’arrêtent en même temps que moi aux feux. Si j’obtiens un sourire en retour de celui que je leur ai adressé… Eh bien, très souvent j’ai constaté que mon souhait se réalisait. »

Le jeune wallisien se redresse dans son siège et s’incline à nouveau vers moi, les sourcils froncés « Tu te moques de moi ou quoi ? »

« Non, absolument pas. Pourquoi je ferai ça ? »

« Juste pour te foutre de moi peut-être… »

Je ne lui réponds pas parce qu’il a raison : j’ai tout inventé à l’instant, transporté que je suis par mon singulier état proche de l’ivresse. Nous nous regardons en silence pendant quelques secondes, durant lesquelles je continue à sourire et lui gardant son regard noir. « Ouais, tu as vu juste c’est un gros bobard que je t’ai servi. D’habitude je ne souris jamais le matin… un peu comme toi j’ai l’impression. » finis-je par dire.

L’homme ne prends pas la peine de répondre et réinstalle à sa place. Derrière nous, une voiture klaxonne. La jeune femme de droite démarre avec le même regard figé par la concentration. Encore deux coups de klaxon dans mon dos. Le feu est passé au vert. J’embraye la vitesse pour avancer mais auparavant je veux essayer de m’excuser auprès de mon jeune voisin que j’ai certainement vexé. Je le regarde. Il n’a pas démarré et me fixe avec toujours ce même visage stoïque. Aucun mot ne sort de ma bouche qui n’affiche plus vraiment un sourire. Il passe à son tour sa première alors qu’à présent c’est un concert de klaxons qui nous assaille. L’homme hurle presque : « Tu m’as bien eu mais je te souhaite quand même une bonne journée et J’espère que ton souhait se réalisera ! » Il donne deux coups d’accélérateur et démarre en me gratifiant d’un franc sourire. Le pick-up est littéralement propulsé en avant mais j’ai le temps de distinguer que son conducteur a levé une main, sans se retourner, afin de me saluer. A mon tour je pars en trombe, de peur de rester bloqué par le prochain feu rouge et subir alors la vindicte populaire. Je m’extirpe à mon tour de l’orchestre spontané qui me suit sur quelques mètres avant de redevenir ronronnements de moteurs. On me double en me déclamant des choses que je n’entends pas vraiment et c’est certainement mieux ainsi. Malgré cela, mon sourire est revenu. Je suis heureux de cette journée qui s’installe et semble très prometteuse. Car figurez-vous que, pris à mon propre jeu, j’avais fait un souhait durant ma discussion avec le jeune wallisien. Or ce dernier s’était déjà réalisé. J’avais espéré obtenir un sourire de sa part avant que nous retournions tous deux à nos vies… pas si différentes. Lui aussi, il m’avait l’air un peu en retard ce matin.

Colin Saldimalir

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